Pourquoi vous n’arrivez pas à lâcher prise

de Joyce Fetteroll
Transcription d’une présentation intitulée « Why you can’t let go » donnée à la Conférence Live and Learn de 2002
Traduit de l’anglais par Béatrice Mantovani

Beaucoup de unschoolers, même s’ils adoptent sans hésitation le unschooling, se sentent encore occasionnellement attirés par des cours. [NdT: le mot utilisé en anglais est « curriculum », et désigne les cours par correspondance ou les cahiers faits pour apprendre des matières académiques, pas les cours pris dans une école spécialisée comme la danse ou la musique, par exemple.] Il serait réconfortant, parfois, que quelqu’un nous tienne la main pour nous aider à guider nos enfants. Nous savons que les avantages du unschooling l’emportent sur les avantages d’un certain confort, et pourtant, quand même …

Qu’est-ce qui fait que les cours sont si attirants ? Par cours, je veux dire tout ce qui est conçu pour amener les enfants de là où ils sont à là où nous voulons qu’ils soient, que ce soit une année complète de cours dans une boîte ou un cahier d’exercices de maths. Pourquoi est-ce si attrayant ?

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Chacun de nous a sûrement sa propre liste d’avantages, mais quelques-uns de ceux qui me sont venus à l’esprit pour les parents :

1) Les cours suppriment le fardeau et la responsabilité de faire un choix, ils nous permettent d’être assurés que les enfants reçoivent la bonne information de la bonne manière.
2) Les cours fournissent des preuves que les enfants apprennent des choses «importantes». Ils soulagent nos inquiétudes quant à savoir si les enfants apprennent ce dont ils ont besoin. En effet, les connaissances «académiques» paraissant artificielles, il nous semble qu’elles ne peuvent pas être apprises de la vie.

Et quelques-uns des avantages à suivre un cours, pour nos enfants:

1) Cela bâtit une structure. Ils peuvent remplir les détails plus tard.
2) Cela établit une base sur laquelle s’appuyer.
3) Cela fournit une clé pour comprendre tout le reste.
4) Cela filtre «les choses qui sont une perte de temps» et présente l’essentiel, les choses importantes.

Maintenant, pensez à quelque chose que vos enfants ont appris par eux-mêmes, comme parler ou marcher, et essayez de voir si la liste des avantages marche dans ce contexte. Ont-ils un sens ?

Maintenant, pensez à l’apprentissage d’une langue étrangère à l’école. La liste des avantages a un sens, là. Et pourtant, qu’est-ce qui a le mieux fonctionné ?

Ce que cela implique, c’est que si nous ne pouvons pas vivre quelque chose, alors nous avons besoin d’un substitut. Donc, un cours est simplement un substitut à la vie. Un substitut plutôt médiocre! Et parce que c’est un piètre substitut nous avons besoin de contrôler et de vérifier par deux fois pour nous assurer qu’il nous donne les résultats que nous espérons obtenir.

Je vais mettre les avantages de côté pendant un moment et parler de ce à quoi ressemble l’apprentissage naturel. Une des choses insatisfaisantes, à propos du unschooling, c’est que ça ne ressemble pas au modèle que nous avons dans nos têtes de ce à quoi l’apprentissage est censé ressembler. Mais comparer l’apprentissage naturel à l’apprentissage scolaire est comme comparer des choux et des carottes. Si nous nous attendions à ce que nos plants de choux produisent des carottes, nous serions bien mécontents quand il produisent des choux. Donc, ce dont nous avons besoin c’est d’avoir en tête l’image d’un chou, une image de ce à quoi l’apprentissage naturel ressemble.

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Imaginez l’acquisition des connaissances comme l’assemblage d’un immense puzzle.

Avec l’apprentissage naturel, les enfants plongent dans le puzzle de la manière qui leur semble intéressante. Ils assemblent les pièces ici et là, en travaillant un peu partout dans le puzzle. Ils ne vont pas dans un ordre particulier. Ils vont s’en tenir à un seul endroit, ou bien passer d’un endroit à l’autre, en fonction de ce qui est plus intéressant pour eux. Ils vont tomber sur des choses nouvelles et intéressantes. Ils vont voir des choses connues dans des lieux inconnus, donnant aux lieux inconnus un sentiment de familiarité mais les rendant aussi intrigants.

Bien sûr, des cours vraiment mal fichus pourraient aussi sauter dans tous les sens!

Mais il y a trois choses puissantes dans le processus naturel d’apprentissage.

La première chose est l’intérêt. Quand les enfants veulent quelque chose, quand ils veulent comprendre quelque chose, c’est comme s’ils avaient un vide en eux. Parfois, le vide est grand. Parfois, il est petit. Mais quelle que soit sa taille, il veulent absorber des connaissances jusqu’à ce que le vide soit rempli. Quand on enseigne à des enfants qui ne veulent pas ou n’ont pas besoin de l’information, ils n’ont pas de vide qui va aspirer les connaissances, et l’absorption d’information doit être forcée.

La deuxième chose qui est puissante est que les éléments sur lesquels les enfants travaillent leur sont utiles au moment présent. Ce sont des outils et des informations dont les enfants ont besoin maintenant, pas des choses potentiellement utiles pour l’avenir, à ranger jusqu’à ce qu’ils en aient besoin «un jour». La chose géniale au sujet des outils, c’est qu’il est facile de voir s’ils fonctionnent ou pas. Et ce qui est spécial à propos de ces outils est qu’ils n’ont pas besoin d’être complets pour être utiles. Ils ont juste besoin d’être fonctionnels. Il y aura des lacunes par rapport à ce que quelqu’un d’autre pourrait savoir, mais il n’y aura pas de lacunes fonctionnelles. Un enfant ne peut pas faire du vélo sans avoir compris comment utiliser le guidon. Cette lacune ne peut tout simplement pas exister longtemps. Mais certains enfants auront une lacune par rapport aux chemins en terre s’ils n’ont pas besoin ou envie d’aller au-delà des rues pavées.

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La troisième chose qui est puissante est l’intégration. A mesure que les enfants agencent des pièces dans une zone du puzzle, les pièces sont aussi inconsciemment assemblées dans d’autres domaines. Et mieux encore, les zones dans lesquelles la pièce s’insère peuvent fournir des indications. Une zone peut déclencher une «alarme» si un enfant est sur le point d’ajouter un morceau à un autre domaine qui n’a pas de sens.

Par exemple, accumuler des connaissances sur les faucons va ajouter des pièces à la zone «carnivores» ainsi qu’à beaucoup d’autres domaines. La zone «carnivores» obtiendra également des pièces du puzzle «chats et chiens» et «tyrannosaure» et «requins». Cela va développer l’image que l’enfant se fait du comportement carnivore. Ensuite, si un enfant pense avoir entendu «les faucons mangent du riz», cette donnée n’aura aucun sens dans le domaine «carnivore». Le cerveau de l’enfant se bousculera donc à la recherche de mots qui se trouvent à la fois dans la zone «mots qui finissent par le son ‘ri’» et dans la zone «nourriture pour carnivore». Il va sans doute dire: «Oh, des souris! » Ou, s’il ne trouve rien: «Ça ne me semble pas correct!» Quoi qu’il fasse, il ne va pas bêtement accepter un fait. Il veut que les zones fonctionnent, et qu’elles répondent à ses besoins.

Oui, ce processus de vérification peut marcher aussi avec des cours. Les enfants ne vont pas simplement accepter une erreur évidente, comme 2 +2 = 5. Mais avec l’apprentissage naturel, ils sont motivés à remettre en question et à comprendre. Parce qu’ils essaient de répondre à leurs propres besoins. Pas aux besoins de quelqu’un d’autre. Pas à des besoins qu’ils pourraient éventuellement avoir dans le futur.

Si vous réfléchissez à la façon dont vos enfants apprennent le langage, vous aurez un bon exemple de comment le puzzle se construit. Le langage est une zone du puzzle du monde réel. Plus les enfants utilisent le langage, plus ils ajoutent de pièces à la zone « langage » du puzzle. Mais le langage est également un outil que les enfants utilisent pour assembler d’autres régions du puzzle du monde réel.

Au début de l’apprentissage du langage, les nourrissons et les bambins laissent les conversations passer sans bien écouter, se mettant à l’écoute uniquement quand quelque chose semble lié à ce qui les intéresse. Plus tard, ils manipulent les éléments de leur monde: en posant des questions, en tournant leurs pensées dans leur tête, en lisant. Et, pendant qu’ils font cela, l’effet secondaire est que le puzzle du langage est assemblé et amélioré. Normalement, les enfants ne travaillent pas activement à l’assemblage du puzzle du langage. Ils ne cataloguent pas consciemment les mots de vocabulaire et ne réfléchissent pas consciemment aux règles de grammaire pour savoir si le verbe va avant le nom et ce que sont les noms et les verbes et quel cas utiliser à quel endroit. Ils utilisent simplement le langage pour obtenir ce qu’ils veulent, et réagissent inconsciemment aux indications qu’ils obtiennent sur la façon dont ça a fonctionné, pour que ça marche mieux la prochaine fois. Ils essaient de satisfaire leurs propres besoins, donc ils sont motivés pour faire fonctionner le langage.

Ce qui est étonnant, sur la façon dont l’apprentissage naturel assemble les domaines des puzzles-outils comme le langage, les mathématiques, la science, la grammaire, et ainsi de suite, est que:

1) il n’est pas nécessaire de travailler dessus consciemment,
2) ils n’ont pas besoin d’être consciemment compris pour être utilisés,
3) ils n’ont pas besoin d’être complets pour être utilisés,
4) les informations qu’on obtient en les utilisant les rendent plus complets.

Les bambins n’ont pas besoin de savoir comment faire des phrases complètes ou d’utiliser beaucoup de mots pour pouvoir utiliser le langage comme un outil. Pour eux, le langage est incomplet. Il y a d’énormes trous. Ma fille est en fait arrivée à obtenir beaucoup de choses avec le simple mot «là» pendant un bon moment. Cela signifiait «Prends-moi dans tes bras» et «Prends ceci», et «Emmène-moi là-bas» et «Donne-moi ça».

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Vous pouvez observer ce même processus avec les maths. Par exemple avec les pourcentages, les enfants classent inconsciemment dans leur tête toutes les fois où les pourcentages apparaissent dans la vie réelle. Ils ne vont pas comprendre leur utilisation. Mais ils vont avoir une idée du type de pièces de puzzle avec lesquelles les pourcentages apparaissent, comme les pièces du puzzle de l’épicerie, des conditions météo, et des sports. Ils vont avoir une idée de comment ils s’intègrent dans les pièces de puzzle environnantes. 25% en plus c’est bien. Une tranche d’imposition à 30% rend les parents grincheux. Un agrandissement à 200% dans un programme informatique est beaucoup. 1600% est énorme. 75% des enfants interrogés aiment les Digimons mieux que les Pokémons, c’est beaucoup.

Imaginez les pourcentages comme un morceau de la zone «mathématiques» du puzzle. C’est un morceau qui s’insère également dans des trous du puzzle du monde réel. C’est un outil. Quand les enfants voient pour la première fois le morceau des pourcentages dans le puzzle du monde réel, ça n’ajoute pas grand-chose à leur compréhension de l’ensemble. «30% en moins» ne clarifie pas la vue d’ensemble. Les pourcentages sont juste un gros paquet de pièces de puzzle avec une image floue, qui s’avère rentrer dans un trou. Mais les enfants absorbent inconsciemment où ils apparaissent et comment ils sont utilisés.

Au fur et à mesure qu’ils se font une idée du contexte dans lequel les pourcentages apparaissent, ils vont inconsciemment ajouter des pièces au puzzle des pourcentages. L’image commencera à apparaître et ils l’essayeront quand ils penseront que c’est un outil qui leur serait utile dans la situation où ils se trouvent. Ils pourraient jouer au magasin et parler de pourcentages. Même s’ils ne les utilisent pas de la bonne manière, ils auront reconnu qu’acheter des choses est un des contextes dans lequel les pourcentages sont utilisés, et que ça a à voir avec les chiffres. Ou bien, ils pourraient reconnaître qu’un rabais de 150% ne semble pas correct, mais qu’élargir quelque chose à 150% est acceptable. Ou bien ils pourraient saisir un pourcentage pour diminuer des photos dans un programme d’art. (Et si leur image mentale de la façon dont fonctionnent les pourcentages les conduit à mettre un pourcentage qui ne fonctionne pas, le résultat bizarre leur donnera des indications sur la façon dont ils pourraient améliorer leur vision des pourcentages.) Tout ça avant d’être en mesure de calculer un pourboire de 15%. Ils vont connecter et remplir les pièces du puzzle des pourcentages au fur et à mesure qu’ils en auront besoin.

Ma fille Kathryn et moi lisions un livre qui commençait avec le narrateur annonçant fièrement que l’horloge de la ville donnait fréquemment la bonne heure. Elle a onze ans et a bien sûr déjà entendu le mot «fréquemment». Elle a probablement compris par les différents contextes que « fréquemment » a à voir avec quelque chose qui arrive souvent. Sa définition n’était pas complète, mais elle avait suffisamment bien fonctionné jusqu’à présent. Mais, en testant les pièces qu’elle avait pour le mot «fréquemment», elle s’est rendu compte que ce n’était pas assez détaillé pour fonctionner dans le contexte de cette plaisanterie, et a demandé à avoir plus de pièces jusqu’à ce que sa définition marche.

Pour en revenir aux avantages et aux inconvénients, si on compare les avantages des cours par rapport à la construction des puzzles, est-ce que se faire du souci à propos des avantages a beaucoup de sens ? Il n’y a pas à craindre de fournir des informations incomplètes ou incorrectes, parce que ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est si ça fonctionne. Dans le contexte de la construction du puzzle, se faire du souci parce que nos enfants pourraient manquer de structure, ne pas avoir les bases, ne pas avoir toutes les clés pour comprendre ou perdre leur temps, tout cela n’a plus de sens. Le puzzle fonctionne pour les besoins de l’enfant et il s’affine au fur et à mesure qu’il est utilisé. Parce que l’enfant a besoin qu’il fonctionne.

D’autre part, ce que les cours tentent de faire, c’est de fournir aux enfants des puzzles-outils comme les pourcentages, les dates importantes de l’histoire, la photosynthèse. Donc le morceau du puzzle des pourcentages aura juste suffisamment de morceaux pré-assemblés pour constituer une base, une image claire. Puis, en théorie, les enfants pourront ajouter des pièces au puzzle-outil plus tard. C’est logique. Plus quelque chose est simple, plus cela est facile à apprendre. Mais le morceau des pourcentages par lui-même n’est pas particulièrement intéressant ou utile. L’effet qu’ont les pourcentages sur les pièces alentours, cela peut être intéressant ou éclairant. Mais sans contexte, c’est juste un paquet de pièces de puzzle avec une image plutôt ennuyeuse.

Et les cours ne peuvent pas faire ce que nous attendons d’eux. Ils ne peuvent pas donner à l’enfant des pièces pré-assemblées du puzzle. Tout ce qu’ils peuvent faire est montrer aux enfants les pièces du puzzle et leur montrer comment assembler les morceaux. Les enfants doivent reproduire les morceaux et les connecter dans leurs têtes. Et à moins que les enfants aient vraiment compris, ni les pièces ni les connexions ne vont se reproduire correctement.

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Quand j’étais à l’université, j’ai pris des cours de physique. J’en ai enchainé tant bien que mal pendant trois semestres. Les professeurs m’ont montré tous les bons morceaux, les ont expliqués clairement et les ont assemblés pour moi. Quand les cours ont été finis, j’ai eu l’impression qu’on m’avait remis le puzzle de la mécanique. Je savais que force = masse x accélération, énergie cinétique = masse x vitesse, pour chaque action, il y a une réaction égale et opposée. Je savais que je n’avais pas une grande compréhension, mais la structure de base était là. Tout ce qu’il fallait, c’était étoffer et affiner.

Six ans plus tard, mon mari et moi nous préparions à passer nos examens de ceinture noire de Tae Kwon Do. Une partie de l’épreuve était la rédaction d’un mémoire de recherche. Je me suis dit que ce serait facile et intéressant d’en faire un sur la physique d’un coup de poing. Malheureusement, je me suis vite rendu compte que je n’avais aucune idée de ce que je faisais. Non seulement je ne connaissais pas assez de choses sur le sujet, mais beaucoup de ce que je savais était erroné. Et je ne savais même pas assez pour savoir ce qui était juste et ce qui était faux. J’ai dû quasiment tout jeter et recommencer à zéro.

Le problème c’est qu’on m’avait montré les pièces du puzzle et dit comment elles s’emboîtent. Mais, comme je n’avais pas entièrement compris les pièces ou les connexions, quand je les ai reproduites dans ma tête, les pièces étaient de mauvaise qualité et les connexions étaient mal fichues. Le livre de cours avait toujours défini le contexte et indiqué quel outil, quel ensemble de pièces de puzzle utiliser dans celui-ci. Je n’étais pas capable d’observer une situation et de savoir quel outil utiliser. Je n’étais pas capable de regarder un outil et de savoir dans quel contexte il devrait être utilisé. J’avais mémorisé correctement suffisamment de pièces pour réussir à l’examen. Mais « en grande partie correct » n’a pas abouti à quelque chose qui fonctionnait. Ça a simplement abouti à une note assez bonne pour que je n’aie pas à redoubler le cours.

Avec les cours, le plus souvent, les enfants construisent un puzzle dont ils ne se soucient pas ou dont ils n’ont pas besoin tout de suite. Dans la vraie vie, le test est de savoir si quelque chose fonctionne. Par exemple, si vous ne connaissez pas la capitale de l’Allemagne, vous atterrissez dans la mauvaise ville. Avec les cours, l’objectif est d’avoir autant de réponses correctes que possible, donc si quelqu’un ne connait pas la capitale de l’Allemagne, cela a autant d’impact sur sa vie que de ne pas connaitre la date de la bataille d’Hastings. Ce qui compte est le pourcentage de ce qui a été mémorisé correctement, pas si cette accumulation de connaissances sert à quelque chose.

Encore une fois, si l’on regarde la liste des avantages des cours, ça semble logique. Il est essentiel d’essayer de faire rentrer les bonnes informations dans la tête de nos enfants parce que nous ne pouvons pas tester si le cours fonctionne ou pas dans un contexte de vie réel. Tout ce que nous pouvons faire est de cocher la case de la liste des données à assimiler quand les enfants démontrent qu’une donnée a été retenue assez longtemps pour réussir l’examen. Donc, il vaut mieux avoir une liste sacrément bonne, et une méthode sacrément bonne pour la lui faire rentrer dans la tête. Et pour ce qui est de la structure, des bases et ainsi de suite, nous sommes entièrement dépendants de la compétence de la personne qui élabore le cours à le faire correctement, car une fois de plus, il n’y a pas de test pour voir si cela fonctionne.

Par exemple, avec un cours, l’objectif est de bien apprendre comment on fait fonctionner le guidon et les pédales du vélo, et l’équilibre et la physique de la rotation et les lois de la circulation et de la signalisation. Si vous retenez 85% de tout ça vous avez une bonne note. Mais cela ne signifie pas que vous savez faire du vélo.

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Avec l’apprentissage naturel, le but est simplement d’en apprendre assez pour que tout fonctionne ensemble. Au début, tourner le guidon et pédaler et trouver l’équilibre seront de niveau 10/20 au mieux. Et on évitera la circulation. Mais tous ces outils fonctionneront ensemble. Et ils s’amélioreront tous à chaque fois que l’enfant obtient des indications supplémentaires en faisant du vélo et qu’il a besoin d’en savoir plus sur ces outils.

Je voulais essayer un exemple: partir d’une définition qui comporte des trous et m’appuyer sur d’autres domaines et outils pour combler mes lacunes, obtenir une vérification et résoudre le puzzle. Je ne sais pas si c’est un bon exemple, mais il est resté coincé dans ma tête et je n’arrivais pas à lâcher prise, donc vous aurez peut-être à faire semblant de ne pas connaître le sens du mot.

[NDT: J’ai gardé la phrase et le mot en anglais car l’exemple ne marche pas en français, la phrase est tirée du chant de Noël « Away in a manger » et peut se traduire par: « Le bétail (verbe mystère), le pauvre bébé se réveille.] « The cattle are lowing, the poor babe awakes. » Autant que je sache, je n’ai jamais entendu « lowing » dans un autre contexte donc dans mon cas, la zone du puzzle pour « lowing » est totalement vide. Sur quelles zones vous appuyez-vous pour comprendre ce que signifie « lowing » ?

Pour moi, c’est connecté à la zone des chants de Noël. Et c’est un sous-ensemble de la zone chansons. Je ne suis pas très musicale, donc j’ai de grosses lacunes dans les deux zones. Je ne connais pas beaucoup plus que les chants de Noël les plus courants. Je sais que les paroles sont de la poésie, ce qui est connecté à la zone de la langue anglaise. Ma zone de la poésie a aussi beaucoup de lacunes. Ça n’apporte peut-être pas beaucoup d’informations, mais ça explique pourquoi la phrase n’a pas l’air d’être une conversation normale.

C’est connecté à la zone de Noël. Ma connaissance de Noël vient essentiellement de la culture populaire, donc par rapport à quelqu’un qui a étudié la Bible ou l’histoire des temps bibliques il y a des lacunes. Mais elle a suffisamment bien marché dans le passé pour ce genre de choses. Je sais où le bébé et le bétail se trouvent et pourquoi ils sont là. Je sais que le bébé vient de naître et que sa maman et son papa sont à proximité.

C’est connecté à la zone de la langue anglaise. Encore une fois, il y a des trous, comme le mot « lowing », évidemment, mais l’expérience m’a conduite à me sentir assez confiante dans les zones non-trouées. C’est une structure grammaticale anglaise, donc il y a probablement une histoire de cause à effet. Les vaches ont fait quelque chose pour réveiller le bébé. Si la phrase était « The poor babe awakes, the cattle are lowing », nous supposerions que c’est le bébé qui a un effet sur les vaches. Nous avons probablement tous rencontré des paroles de poèmes et de chansons qui enfreignent les règles, donc nous ne pouvons pas être certains de ça.

C’est connecté à la zone des vaches. Ma zone des vaches m’a servi pour ce dont j’en avais besoin, mais par rapport à un éleveur, j’ai des lacunes. Mais je sais que les vaches font du bruit. Elles mangent. Elles sont grosses. Elles font des bouses. Elles font pipi. Elles produisent beaucoup de gaz. Elles tapent des pieds. Elles donnent du lait. Certaines personnes aiment les manger. Elles semblent un peu endormies, et pas très intéressantes.

C’est connecté à la zone des bébés. Et la connexion à la zone de Noël nous indique que c’est en particulier connecté à la zone des bébés qui viennent de naître. Je connais des choses au sujet des bébés vivants et des bébés à la télévision et des extrapolations par rapport aux adultes et aux autres animaux, j’ai donc une liste de choses probables qui réveillent les bébés.

Nous pouvons rassembler les possibilités qui correspondent à toutes ces zones. Peut-être que c’est du gaz. Des pets très malodorants pourraient réveiller un bébé. Mais ça ne correspond pas bien à la zone des chants de Noël. Mon expérience avec ces chansons me conduit à être à peu près certaine qu’elles parlent de choses belles et douces. Il pourrait s’agir de lait. Ça c’est doux. Mais la zone de la langue anglaise suggère que les vaches font l’action elles-mêmes. La zone de l’anglais nous indique que la poésie enfreint les règles, mais la zone des bébés ne nous donne pas vraiment l’impression que la traite des vaches réveille les bébés. Mais ma zone des vaches a quelques trous, donc peut-être. Elles pourraient taper des sabots. Ça n’est pas trop mauvais. Ça ne déclenche pas de sonnettes d’alarme, mais ça n’envoie pas de feux d’artifice non plus. Elles pourraient meugler. Ça c’est doux. Je me souviens que c’est bruyant. L’anglais a quelques onomatopées comme « moo » pour décrire le son que fait le bétail et « low » sonne de façon similaire.

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Cela ne nous donne pas une réponse définitive, mais si je devais en choisir une, ce serait « meugler ».

Mettre les pièces du puzzle ensemble, c’est un peu comme résoudre un mystère. Si quelqu’un nous avait dit ce que « lowing » voulait dire et que nous n’étions pas curieux, ça aurait été comme lire le dernier chapitre d’un roman policier que nous n’avions aucune intention de lire. Le plaisir vient d’avoir des questions et d’obtenir la réponse, pas nécessairement de la réponse elle-même.

Alors, que pouvons-nous faire pour aider l’apprentissage naturel à suivre son cours ?

Nous pouvons aider nos enfants à explorer leurs centres d’intérêt. S’ils explorent leurs centres d’intérêt, ils font du vrai travail qui leur fournira des indications sur la façon dont ils assemblent leur puzzle. Nous pouvons amener le monde à eux afin qu’ils aient accès à de nouveaux intérêts. Ils ne peuvent pas savoir qu’ils sont intéressés par les poèmes Haïku ou le Titanic ou la tonte des moutons s’ils ne savent pas que ça existe.

Le pire crime que nous puissions commettre, quand il s’agit d’apprentissage, est de traîner les enfants de force à travers quelque chose d’ennuyeux pour construire une base. Ils pourraient retenir ce que nous les avons forcé à parcourir, mais le prix à payer est qu’ils marqueraient ça d’une grosse étiquette « ENNUYEUX », et il est probable qu’ils évitent de construire dans cette zone. S’ils s’ennuient nous devrions arrêter. Il y a tout simplement trop de choses dans le monde pour se soucier d’une chose en particulier. Quand ils en auront besoin, ils ne pourront pas l’ignorer.

Donc, pensez en termes de plaisir plutôt que de besoin ou d’importance. Une seule connexion à l’Egypte, s’ils la trouvent cool ou qu’elle est associée à un sentiment positif, avec la possibilité et la disponibilité d’y retourner à tout moment s’ils veulent en savoir plus, leur servira bien plus qu’un paquet de faits soi-disant importants qui s’effacera de leur mémoire par manque de pratique et d’intérêt.

Pensez en termes de créer l’envie d’apprendre toute leur vie, plutôt que de créer une base standard ou une structure. Si nous leur offrons l’assurance qu’ils peuvent apprendre tout ce qu’ils décident d’apprendre, qu’il n’y a pas de limite de temps à l’apprentissage, qu’à aucun moment ils n’auront fini d’apprendre, alors nous leur avons ouvert toutes les portes possibles.

Pensez en termes de moment présent. Aujourd’hui. Aidez-les à être ce qu’ils sont maintenant. Ils ont quatre ans et six ans et douze ans pour une raison. Les écoliers passent leur enfance à se préparer à devenir des adultes. Laissez-les être ce qu’ils sont aujourd’hui. Après tout, nous ne nous sommes pas inquiétés quand ils parlaient de caca et de Teletubbies quand ils étaient bambins, même si nous n’avions pas l’impression que ça allait les préparer à devenir des grands patrons ou des médecins ou même des élèves de CP. Nous savions qu’ils allaient arriver là où ils devaient arriver linguistiquement, quel que soit le chemin qu’ils prenaient.

Pensez en termes de voyage plutôt que de destination. Ils ne sont pas coincés sur un chemin qui les emmène vers une destination spécifique, mais sur le voyage de toute une vie d’exploration et de découverte, qui peut les emmener n’importe où ils veulent.

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Pensez en termes de nourrir votre propre enthousiasme envers la vie plutôt que de nourrir leur enthousiasme. Ne sautez pas de joie à propos de George Washington s’il vous endort. Soyez honnête dans votre quête de ce qui vous intéresse. Faites-leur savoir quand vous pensez que quelque chose est vraiment cool. Pas pour qu’ils s’intéressent à quelque chose que vous pensez être bon pour eux, mais avec un honnête « Wow! J’adore ce truc! » Et posez des questions sur la vie autour de vous. Soyez curieux. Parce que ce sont les questions qui sont importantes. N’importe qui peut chercher les réponses, mais ce n’est pas tout le monde qui peut poser les bonnes questions.

Pensez en termes de nourrir vos propres centres d’intérêts plutôt que d’attendre de vous jeter sur leurs centres d’intérêts. Attaquez-vous à des nouvelles recettes pour vous-même, et pas parce que vous voulez qu’ils se joignent à vous. Mais si vous avez le choix, sachez que faire les choses d’une manière qui plaît aux enfants crée une atmosphère accueillante et joyeuse. Vous êtes plus susceptibles d’avoir de la compagnie dans le jardin si vous plantez des haricots qui vont pousser sur un tipi que si vous plantez un champ de rutabagas.

Pensez en termes de créer une atmosphère d’émerveillement, d’étonnement et de réflexion, où tout le monde est vraiment curieux envers la vie, et où il se passe des choses intrigantes qui favorisent la curiosité. Pas parce que c’est ce qui serait bon pour eux, mais comme cadeau, sans aucune condition.

Pensez en termes de « leurs centres d’intérêts qui les guident vers le monde », plutôt que chercher des avenues pour que le monde entre en eux.

Si nous mettons ce programme en action à la place de cours, l’apprentissage du monde leur est ouvert pour le reste de leurs vies.

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9 réflexions sur “Pourquoi vous n’arrivez pas à lâcher prise

  1. Pingback: Et si apprendre ne l’intéresse pas ? | Apprendre en liberté

  2. L’idée que les outils et des informations dont les enfants ont besoin maintenant ne sont pas des choses potentiellement utiles pour l’avenir, à ranger jusqu’à ce qu’ils en aient besoin «un jour» me parle bien. A moi de fournir à mes enfants une vie riche pour qu’on aille chercher ensemble les outils dont ils ont besoin. Merci beaucoup Béa pour cette traduction. Belle journée !

  3. Merci beaucoup pour ce texte même si pour moi le problème de lâcher prise vient de mon inspectrice et sa conseillère trop « à cheval » sur le programme. Auriez-vous des suggestions pour préparer sereinement un entretien avec des personnes hermétiques ? Merci beaucoup.

    • Je n’ai aucune expérience en la matière (pas de contrôles ici.) Avez-vous essayé de joindre l’association Les Enfants d’Abord pour des conseils sur ce qui est légal et ce qui ne l’est pas, et comment faire valoir vos droits? J’ai aussi entendu dire que souvent avoir un témoin qui prend des notes pendant l’entretien peut beaucoup aider. Bon courage!

  4. Pingback: Un bel article sur le unschooling -> pour TOUS les parents — Education Creative

  5. Moi je me pose la question des examens.. Comment un enfant qu’on laisse évoluer selon ses centres d’intérêt pourras participer (et réussir) un examen sur des notions bien définies ?

    C’est vraiment LA chose qui me « bloque » .. La réalité nous rattrape aussi, les diplômes sont à mon sens important surtout le BAC pour accéder aux études supérieurs si l’enfant souhaitent en faire…

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